Très Portrait
Sa photographie est intéressante pour le parti-pris du point de vue ; surélevée, elle embrasse non seulement ce qui est visible mais aussi ce qui existe sans faire d’ombre ! Subtile nuance que Claude Iverné a magistralement appliquée dans ses photographies. Effectivement, qui a l’idée de diriger son objectif vers ce qui s’impose par sa présence et non par sa masse ? Ambitionnant l’intégralité, ces œuvres sont une mappephoto : tout devrait y être. Alors ma curiosité et mon ego m’ont poussé à cet échange de portraits…!!!
Lors de l’entretien que j’ai eu avec Claude Iverné, assis à même le sol au pied de la porte cochère du Fort lazaret, j’ai remarqué son calme olympien à la limite du détachement et sa détermination qui pourrait être prise pour de l’entêtement. D’abord photographe de mode : métier qui glorifie le luxe, la vacuité et s’arrêtant au paraître, Claude Iverné lâche tout. Je pari qu’il l’a décidé en pleine séance de pose – après avoir réglé les spots lights et avant de mettre son œil dans le viseur – pour se consacrer à un sujet aux antipodes de ce qu’il faisait auparavant ; l’absolu, le perpétuel et l’essentiel. Un lieu : le désert, une situation : la précarité…et la photographie comme boussole.
Iverné ne formule pas, il ordonne ; un verbe et un complément…”Regarde à droite ! Abaisse la tête ! Laisse pendre ta cigarette un peu ! Lève la tête ! Incline ton épaule ! Tourne légèrement à droite !” Aucun répit, une rafale ininterrompue de cliquetis sans sommation. J’avais littéralement le souffle coupé d’autant plus qu’il m’avait fait prendre une posture inhabituelle pour moi. Accoudé sur le dossier d’une chaise avec les genoux sur le siège : j’étais à la messe en face d’un curé en train d’exécuter un solennel et strict rituel. Les doigts croisés, le regard baissé, je me suis senti dans un confessionnal avouant un huitième péché capital : celui de vivre en ignorant la détresse de mes semblables…d’où cette pénitence ?
Au fait je ne comprenais pas ce que le photographe voulait faire de moi. Evidemment pour quelqu’un qui a fait beaucoup de photos, il est très simple d’imaginer que depuis le point de vue du photographe, debout sur une chaise, en prenant en considération la focale de l’objectif utilisée, quelle image il allait obtenir. Mais ne confondons pas la manière de faire ; une vue plongeante avec comme arrière-plan le sable, mon buste déséquilibré vers l’avant, un profil sombre qui se découpe par rapport au fond plus lumineux, avec la manière de voir.
J’ai rédigé ce texte sans avoir vu l’image qu’il a promis de m’envoyer par courrier électronique.
Claude Iverné ne veut pas s’arrêter à l’aspect visible des choses ou des êtres, malgré l’ancrage de la photographie dans le sens propre, il a la volonté manifeste de voir à travers. Ses images se veulent des radiographies réalisées à l’intention de gens qui maîtrisent un autre braille : des ultra photos ! Alors celui qui est devant l’objectif peut ne pas comprendre ce qui a été capté et emmagasiné.
Son Darfour fut ainsi réalisé, loin des clichés qui a force d’être imprimé sont devenus de pâles filigranes, illisibles donc incompréhensibles. D’ailleurs il n’est jamais allé au Darfour pour ramener des reportages mais des bribes de nuages, des soupirs d’enfants et des graines de patiences…Son réflexe de vouloir regarder d’en haut, voir de loin, revenir plus tard – pour le Darfour comme pour mon portrait il s’est pris plus d’une fois dans des endroits différents – est un souci d’exhaustivité. Mordu des citations je ne peux rater l’occasion d’évoquer celles formulée par le cinéaste Ingmar Bargman à-propos de la vieillesse qui est comparable à l’ascension d’une montagne, plus vous montez, plus vous êtes fatigué et hors d’haleine, mais combien votre vision s’est élargie ! Claude Iverné retourne au Darfour comme ceux qui partent sur le chemin de Compostelle : le silence et la méditation sont les meilleurs compagnons. Iverné connaît la valeur des mots, alors il ne parle qu’après avoir longuement réfléchie en prenant soin de choisir les plus justes. Le lendemain il m’a invité à aller la-haut sur le promontoire du Fort Lazaret (ce lieu est un aimant pour les photographes) mais cette fois il fut plus avenant, me demandant même de sourire ! Qu’est ce qui s’est passé entre les deux séances de prise de vues ? Voilà le mystère que je n’ai pas pu percer. J’avais l’impression d’avoir eu affaire à deux photographes différents. Me suis-je trompé sur mon protocole (*) ; Claude Iverné a-t-il deux facettes différentes, est-il plus à l’aise quant il est seul face à son sujet comme cette seconde séance de prise de vue, contrairement à la première où nous étions entouré par une vingtaine de personnes.
Au Darfour c’était comment ?
Son souci de mettre en boite ses préoccupations le mène vers des sujets plus naturellement cinématographiques ou littéraires. Je pari que Claude Iverné est fasciné par l’œuvre d’Ingmar Bergman et son obsession de la disparition…comment photographier la frontière qui sépare la vie de la mort, qu’est-ce qu’agoniser ?
«C’est l’ombre de la mort qui donne du relief à la vie.» dixit encore une fois Ingmar Bergman.
Hamideddine Bouali et Claude Iverné
14 août 2008
(*)Voir texte « protocole pour portraiturer un photographe » sur ce même blog
