Category: Michel Megnin

Sur la route de Redeyef(1)

J’estime que le ou les compagnons de voyages sont aussi importants à choisir que ceux chez qui on va séjourner. Avec Amine Landoulsi (2), ami retrouvé, bloggeur et photographe, nous avons entrepris ce petit voyage surtout pour faire des photos, nous éloigner de notre train-train quotidien de ce Tunis que nous aimons également et d’aller à la rencontre de cette région du sud-ouest tunisien si riche en particularités ainsi que de ses habitants. Mais je me singularisais par l’appel de ce lieu ; là où Rudolf Lehnert, photographe émérite dont l’œuvre n’a pas fini de parler d’elle, passa ses dernières années. 
A la sortie de l’agglomération de Tunis, nous avons été arrêtés par la police routière. Nous sommes, Amine et moi, de grands parleurs et dès le premier quart de tour du moteur nous avons commencé à parler, oubliant de mettre nos ceintures de sécurité. L’agent nous le rappela sans nous sanctionner. Depuis, nous avons respecté cette consigne qui n’est pas inutile, surtout pour un aussi long périple. Sur la route nous avons effectué quelques haltes pour prendre des photos. A mesure que nous descendons vers le sud, la lumière se faisait limpide, et le ciel se déshabilla progressivement, enlevant son voile atmosphérique. 
Les photographes, les aviateurs, les pécheurs et les cultivateurs ont cette qualité rare de regarder le ciel beaucoup plus que la terre, et d’y lire beaucoup plus qu’une couleur bleue : le voile atmosphérique, le brouillard, la physionomie des nuages ainsi que leur hauteur, les nuances du bleu-ciel, la qualité de la lumière céleste et sa quantité, la transparence de l’air, la visibilité et la portée de la vue. 

 Figues de Barbarie électrique”. Photographie Hamideddine Bouali vendredi 26 décembre 2009 juste après Kairouan 

Mohamed Alaimi, chez qui nous sommes invités, nous appelle toutes les demi-heures pour s’enquérir de notre situation géographique. Notre hôte nous téléphone une dernière fois pour nous donner rendez-vous à l’entrée de la ville. A presque 21h, Amine arrête sa fourgonnette en face de l’hôpital de Redeyef. Les bonnes surprises de notre séjour commencèrent. Au lieu de trouver Mohamed, que j’avais croisé lors du vernissage du Printemps des Arts de La Marsa en mai dernier, c’est Asma, une belle jeune femme en manteau long et béret bien porté qui nous accueille avec un sourire de bienvenu réjouissant et une amicale et chaleureuse accolade. 

“Après les inondations”. Photographie Mohamed Alaimi. Redeyef 25 septembre 2009

Avant de découvrir ce Redeyef chargé d’histoire aussi bien ancienne que contemporaine, nous explorons en compagnie de nos hôtes leur maison. De toutes les chambres, c’est celle des passions, vous allez savoir pourquoi je l’ai baptisée ainsi, qui m’a le plus attiré. C’est là que Mohamed et Asma ont leur Club : un pc, une chaine stéréo moderne et une vénérable TSF, des maquettes de voitures, des plaques minéralogique étrangères, des appareils photos, des reproductions de Lehnert (3), des tirages photos …une moto miniature disposée à côté d’un globe terrestre : les Alaimi rêvent de voyages.

Mohamed Alaimi, infirmier à l’hôpital de Redeyef, est aussi diplômé d’architecture d’intérieur de l’école des Beaux Arts de Gafsa. Il est un grand connaisseur de la technique photo, passion qu’il a su transmettre à son épouse Asma. Asma, seule technicienne d’hygiène de la région, métier qui requiert un sens de la responsabilité et un courage à toute épreuve, cultive plusieurs hobbies. Avec les petites Ons et Meriem, la charmante famille se complait dans cette maison décorée avec goût, entourée d’un jardin spacieux. Bref les Alaimi ont crée leur petit monde.
Amine attire mon attention sur le fait que dans chaque chambre trône une horloge, impossible de deviner l’heure ici, un magique flottement du temps vous berce, au point que l’on veillait jusqu’à l’aube sans nous rendre compte…

Lors du diner nous avons longuement discuté à propos de matériel photographique et aussi bien Amine Landoulsi que moi-même avons écouté d’abord avec surprise puis avec intérêt ce jeune couple parler du futur appareil photo numérique qu’il allait acheter. Puis les souvenirs s’enchainent remontant depuis le début de l’intérêt de Mohamed Alaimi pour la photo.

« Wallitenna linert ! »
Mohamed se rappelle, qu’en mai 1992, alors qu’il était adolescent, son oncle Mahmoud Azzouzi, le voyant gesticulant, mettant un genou par terre, se dandinant d’un côté puis d’un autre, avec entre les mains un appareil photo, lui lança : « Wallitenna linert !»(4). Mohamed comprit alors qu’il y avait désormais un modèle à suivre et qui était de surcroit très connu à Redeyef. Depuis ce jour là, il ne cessa de faire des recherches, de lire dans les livres et sur internet tous ce qui concerne Lehnert et d’interroger les gens qui pourraient l’avoir connu. Cet oncle était conducteur d’ambulance à l’hôpital de Redeyef et ami du docteur Gérard Bernet avec qui il chassait les gazelles. Le père de Mahmoud malade, fut soigné par Bernet lui-même, avant de décédé en 1954.

En 1944, Jenny, l’épouse de Lehnert décède. Elle est enterrée non loin de leur maison, au cimetière de Carthage. Lehnert fatigué, malade, ne supportant plus sa maison, décida d’accompagner sa fille Eliane et son époux, qui venait juste d’être nommé médecin principal des mines, à Redeyef. A l’époque tout Redeyef vivait de la mine ; les deux tiers de la population au travail et le reste à la logistique ; poste, gare, école…ou bien à l’hôpital qui tenait lieu de funeste retraite anticipée. A un certain moment on dénombrait un décès par jour, même aujourd’hui chaque famille pleure ou se rappelle un parent mort dans les entrailles de la terre. Par pudeur on ne raconte pas les circonstances de l’accident ni la cause mais comment la triste nouvelle fut apprise.

Des deux oncles de Mohamed seul Hadj Tahar (photo ci-dessus) est encore en vie. A 95 ans passés, la mémoire commence à s’essouffler. Selon ses souvenirs Lehnert était jovial, il discutait avec tout le monde, prenait son café à la terrasse et le partageait avec qui le voulait, il aimait faire de longues marches dans les environs de Redeyef.

En 2008, Mohamed Alaimi a fondé le club photo Lehnert à Redeyef, (ci-contre la carte d’adhésion de Mohamed Alaimi au Club Photo Lehnert qu’il avait fondé en 2008) seule une poignée d’adhérents ont rejoint ce groupe, là le fondateur a organisé des expositions et des exposées à propos de l’œuvre de Lehnert.
Après Michel Megnin, que j’ai connu grâce à une longue relation épistolaire couronnée par un entretien croisée paru dans le journal Le Temps (5), mené par Slah Haddad, c’est la deuxième personne que je rencontre vouant une vraie admiration pour Rudolf Lehnert.
Le rêve de Mohamed Alaimi est d’organiser une manifestation internationale sur la vie et l’œuvre de Lehnert. Expositions, débats, concours photos et visites de la ville et de ses environs seront les principales composantes de cette rencontre.

Avec un guide ouvrant toute les portes et connaissant l’histoire ancienne, depuis l’âge des cavernes, la période coloniale, et la chaude actualité, la visite de la ville ne pouvait pas mieux se passer. Tous les trois, nous avons déclenché sans compter. Le périple commença par la gare de Redeyef, là où, selon certains, la dépouille de Lehnert pris la direction de Tunis pour son dernier voyage. Et comme dans une histoire à rebours nous avons visité la maison des Bernet. Coquet pavillon juxtaposant l’hôpital, constituée de chambres carrées avec à l’entrée le carrelage encore d’époque : un beau damier noir et blanc. Aujourd’hui la maison est habitée par les beaux-parents de Mohamed Alaimi. Bizarre cette histoire qui recommence. Je crois que Mohamed est lié à Rudolf plus qu’il n’en sait.
Un frisson d’émoi m’habite en franchissant la première chambre à gauche. Personne ne sait si c’est bien la chambre qu’occupa Lehnert pendant son séjour ici. Nous y demeurons Amine et moi quelques instants ; le temps de faire quelques photos. Un mur sépare la maison des Bernet de l’hôpital. Un peu plus loin, le bruit d’un extracteur signale la présence d’une mine. 

A cent mètres de là l’église transformée en un centre de sport garde son clocher et quelques morceaux des vitraux qui naguère laissaient passer des rayons colorés.
A quelques pas de l’église, une salle cinéma (photo ci-dessous), copie conforme du Paradiso de Giuseppe Tornatore (6), a oublié la date de sa dernière séance. Mohamed me signale que la spacieuse esplanade servait en été à disposer les bancs à l’extérieur et à faire exactement comme dans le film. Pour avoir voulu donner à voir à un plus grand nombre de spectateurs le dernier film de Toto, le projectionniste, rôle magistralement joué par Philippe Noiret, y perdit la vue.

Mohamed se désole du lustre d’antan de Redeyef, et qui est aujourd’hui obscurci par l’oubli, le délaissement et l’indifférence. Comme la salle de cinéma, l’Economat de Redeyef, jadis caverne d’Ali Baba, où venaient s’approvisionner les employés et les mineurs, décrépit avec le temps. La calligraphie Art Nouveau étant à elle seule une pièce de musée. Mohamed m’indique le lieu où il y a un siècle un court de tennis, le deuxième d’Afrique, avait vu passer de grands champions y compris Lacoste lui-même. Plus loin le stade de « Beattle of Redeyef », (ghanfousset Redeyef) prestigieux club de football (fondé en 1908) fréquenté par des joueurs de talent, est aujourd’hui occupé par des dizaines de jeunes maintenant la tradition.

Les jours suivants, nous avons visité une autre mine, un entrepôt, le cimetière, la Maison de Culture…pas le temps d’aller photographier la Piste Romel !
Au retour de ces sorties photos, nous étions fatigués, la tête saturée d’images et le cœur triste de devoir fouler une histoire riche en hommes célèbres et faits mémorables remontant sans discontinuité depuis les temps anciens. 
Les succulents plats préparés par Asma nous remontaient le moral. Comment ne pas être affligé par la mort d’une salle de cinéma jadis lieu d’émotions, par l’agonie d’un magasin qui faisait concurrence aux meilleures adresse de Paris, et surtout comment ne pas pleurer en voyant ce lit d’hôpital dans ce que j’estime, par instinct, être la chambre de Lehnert …ci-git un photographe célèbre mais pas assez célébré. Lehnert est mort le 16 janvier 1948, il fut enterré a Redeyef pendant quelques temps avant que sa famille ne fasse le nécessaire, selon les volontés du défunt, pour qu’il soit transféré au cimetière de Carthage aux côté de son épouse. Lehnert fit ce trajet en wagon fermé de charbon. 

“Amine Landoulsi en action”. Photographie Hamideddine Bouali 27 décembre 2009 
Mon grand père disait à chaque fois que nous lui rendons visite, après avoir passé que ce soit une petite après midi chez lui au Bardo ou trois mois à Zaghouan, « hathi mahiyech jaya !! » ce qui veut dire « vous n’êtes pas resté assez longtemps ». 

Ons, Meriem et Asma Alaimi”. Photographie Hamideddine Bouali
depuis la vitre arrière de la fourgonette samedi 27 décembre 2009

Les Alaima ne voulait pas nous laissez partir, comme nous autres, nous aurions bien voulu rester davantage mais des rendez-vous importants nous attendaient à Tunis.

Contrairement à l’aller, nous nous sommes tus Amine et moi, chacun réfléchissait à ce qu’il avait vécu ces derniers jours. Comment décrire d’aussi forts sentiments ? Comment trouver les mots justes pour évoquer l’hospitalité des Alaimi, l’aura omniprésente de Lehnert, le magnifique ciel ainsi que l’atmosphère particulière de Redeyef ?
Quelques arrêts pour prendre des photos et quelques gorgées de café ponctuèrent le retour qui fut d’une tristesse sans nom. La promesse de revenir sera tenue, Redeyef ne se quitte pas.

    Hamideddine Bouali
6  janvier 2010


Pour voir les photographies réalisées par Hamideddine Bouali dans les mines de Redeyef suivre ce lien :
http://www.facebook.com/album.php?aid=13633&id=1827421781&l=d3841d3540

(1) Les cinéphiles auront reconnu l’allusion au célèbre film sortie en 1995 intitulé « Sur la route de Madison » de et avec Clint Eastwood, qui joue le rôle d’un photographe du National Geographic.
(2) Voir son blog : http://justfotoit.blogspot.com/
(3) Pour en savoir davantage à propos de Lehnert voir surtout le site de Michel Megnin : http://michel.megnin.free.fr/lehnert.htm


      A propos de Lehnert : les textes de Hamideddine Bouali sur ce blog :
a/ « Lehnert, le retour » http://du-photographique.blogspot.com/2006/06/lehnert-le-retour.html
b/ « Exposition : l’Image révélée » http://du-photographique.blogspot.com/2006/10/ce-que-je-pense-de-lexposition-limage.html
c/ A propos de l’association Lehnert et Landrock : http://du-photographique.blogspot.com/2006/11/amicalement-votre.html
d/ A propos de l’œuvre de Lehnert : http://du-photographique.blogspot.com/2006/11/une-thorie-contestable-un-fait-oubli.html

(4) En arabe parlé ce qui voudrait dire à peu près : « Tu te prends pour Lehnert ! »
(5) http://du-photographique.blogspot.com/2007/01/etats-de-la-photographie-entre-le_15.html
(6) « Cinéma Paradiso » réalisé par Giuseppe Tornatore en 1989, avec Phillipe Noiret
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Qui êtes-vous monsieur Lehnert ?

Yasmine Ouazzani journaliste au magazine Le Courrier de l’Atlas, paraissant à Paris, me contacte au début du mois de mars pour un jeu de question-réponse à-propos de la photographie Orientaliste en général et de Lehnert en particulier. Par manque de place cet entretien n’a pas paru dans le magazine en question (N° 25 daté avril 2009) et Yasmine s’en désole autant que moi puisqu’elle fut obligé de ne citer que quelques extrais (en bleu dans le texte).
Ci-après l’entretien complet…d’où l’utilité d’un blog.

Yasmine Ouazzani : En tant que photographe, quel regard portez-vous sur la photo orientaliste ?
Hamideddine Bouali : J’ai le sentiment que la photographie orientaliste a produit quelques spécimens remarquables, ni plus ni moins que les autres photographies ; la pictorialiste, la documentaire, la surréaliste, l’humaniste… Néanmoins nous sommes en présence non pas d’une école ou d’un style artistique – on n’en connait aucun manifeste écrit ni de chef de file déclaré- mais d’une vision d’un monde par rapport à un autre ou d’un autre. L’orientalisme – singulièrement par l’intermédiaire du vecteur de la photographie – en empiétant sur d’autres domaines – le politique, l’historique, le géographique, l’ethnologique, le touristique – suscite bien évidemment davantage d’interrogations
.

Carte postale N° 897 intitulée “Dans l’Oasis “d’après une photographie de Rudolf Lehnert (circa 1914)

Je trouve par ailleurs la citation de Victor Hugo – qui trouve en 1829 que l’Orient est devenu « Une préoccupation générale »- d’une rare acuité… Bien que la Campagne d’Egypte était depuis longtemps finie, la France, qui demeurait encore sous le charme de cette civilisation décrite, analysée et déchiffrée par ses scientifiques, se préparait à – précisément – occuper quelques pays d’Orient ou considéré en tant que tels. Tout cela me revient à l’esprit dès que je me trouve en présence d’une photographie orientaliste ou à caractère orientaliste ; formulation que j’estime plus appropriée.

Yasmine Ouazzani : Une galerie parisienne, Galerie au Bonheur du Jour, a récemment exposé des photos de Lehnert et Landrock, prises en Tunisie et en Algérie entre 1904 et 1910. On y voit entre autres des nus d’enfants. Que vous inspire l’exposition de telles photos en 2009 ?
Hamideddine Bouali : Le nu est une thématique particulière, alors que dire quand il s’agit d’enfants et de surcroit en photographie ? L’exposition « Controverses, une histoire juridique et éthique de la photographie» organisée à Lausanne l’année dernière et actuellement à Paris évoque plusieurs cas de photographies de nus d’enfants réalisées dans le passé ou aujourd’hui en Occident qui ont fait scandale. Alors le fait que je prenne des gants dès qu’il s’agit de telles images n’a rien à voir avec le fait que je sois né de ce coté-ci de la Méditerranée.
Cela dit, en tant qu’enseignant, je m’oppose à toute interdiction puisque je demeure convaincu que montrer ces photographies, ainsi que toutes autres photos qui pourraient faire polémique (photos de guerre, de propagande, outrageante, attentatoire…) est essentiel puisque didactique. Le travail pédagogique s’inscrit alors dans la recherche des circonstances, des raisons et surtout des utilisations de ces images. C’est un minutieux travail de lecture que d’autres photographies n’exigent pas. En conséquence de ce que je viens d’avancer, je suis convaincu que si toute photographie est à voir dans le cadre d’une exposition, certaines devraient être suivies d’une attention particulière par devoir de précaution vis à vis d’un public en ignorance de cause de l’Histoire et de celle de la photographie en particulier. Dans ce cas précis, il est question d’une différence d’appréciation de la notion de pudeur. L’histoire des mentalités nous apprend que la nudité a été différemment considérée ; sublimation du corps ou son humiliation.

Carte postale N° 742 portant le titre “Types d’Orient esclave” d’après une photographie de Rudolf Lehnert (circa 1914)


Yasmine Ouazzani : Doit-on montrer ces images qui somme toute reflètent un passé et une Histoire ? Où et comment les montrer alors ?
Hamideddine Bouali : Le fait que ces images ont été réalisées à une époque ou nous étions sous protectorat, que ces enfants ignoraient totalement ce que l’on fera de leur image me pousse tout naturellement à la plus grande prudence. En tant que curateur j’estime que la mission d’un commissaire d’exposition ou d’un galeriste s’exerce au beau milieu d’un carrefour périlleux. Au croisement de la liberté d’expression, reconnue plus ou moins universellement à tous (pourquoi limiter ce privilège aux artistes et aux journalistes ?) et de la bienséance appropriée à chaque lieu et en toute époque. « Jusqu’où aller trop loin ? » cette devise en forme d’interrogation serait le parfait credo des curateurs car n’oublions pas que si la culture est là pour nous rassurer, l’art est une continuelle transgression des normes.
Le fait que ces photographies furent réalisées il y a un siècle ne pourrait en aucun cas être considéré comme un sauf-conduit. Ceux qui pensent le contraire ont-ils estimé le temps nécessaire pour exposer certaines photographies de Mapplethorpe, de La Chapelle ou de Diane Arbus sans précaution particulière ?
Exposer ces photographies dans une Médina pendant le mois saint de Ramadan est irresponsable, car là on confond transgression et provocation. Je suppose toutefois que ces mêmes photographies pourraient occuper les cimaises d’une autre galerie sans provoquer de réactions particulières trois mois plus tôt et ailleurs que le centre historique et traditionnel d’une ville arabe. Je suis totalement d’accord avec Benjamin Stora quand il affirme que « L’image nous renseigne plus sur la société qui la regarde que sur elle-même ». Ainsi les photographies controversées de Lehnert qui demeurent, en tout cas pour moi, une énigme ont réussi à provoquer une importante littérature aussi bien élogieuse que calomnieuse.

Yasmine Ouazzani : Doit-on en interdire la diffusion au nom du droit à l’image d’autant plus qu’elles montrent des jeunes pré pubères dans le plus simple appareil ?
Hamideddine Bouali : Non, puisque personne de ces modèles ne s’est porté partie civile !!! D’ailleurs ce droit n’est pas spécifique à cette tranche d’âge, toute personne s’estimant lésée par la diffusion de son image pourrait porter plainte. En l’absence dans le Code civil français d’une mention relative à la transmissibilité du droit à la vie privée, les tribunaux reconnaissent que la dimension patrimoniale du droit à l’image et du droit à la vie privée est transmissible comme tout autre bien faisant partie du patrimoine. On lègue son image tout comme toute autre bien immobilier. Cela voudrait dire qu’un descendant de ces personnes prises pour modèles pourrait soit demander l’arrêt de la diffusion d’une photographie où figure un de ses aïeux s’il estime qu’il y a préjudice moral ou alors demander exactement le contraire : revendiquer une part des bénéfices générés (vente de tirages ou de cartes postales) ! Cela semble loufoque, mais c’est une lecture possible de cette loi.
Par ailleurs le Code tunisien de la protection de l’enfant (promulgué en novembre 1995) stipule que la protection de l’enfance est prioritaire sur toute autre loi. Ce code garantit à l’enfant (toute personne humaine âgée de moins de dix-huit ans et qui n’a pas encore atteint l’âge de la majorité par dispositions spéciales), le droit de bénéficier des différentes mesures préventives à caractère social, éducatif, sanitaire et des autres dispositions et procédures visant à le protéger de toute forme de violence, ou préjudice, ou atteinte physique ou psychique, ou sexuelle ou d’abandon, ou de négligence qui engendrent le mauvais traitement ou l’exploitation. Si ce Code ne peut s’appliquer aujourd’hui aux enfants figurant sur les images en raison de la non-rétroactivité des lois, il est par contre approprié aux jeunes visiteurs des expositions, au cas où celles-ci aient lieu en Tunisie.

Mars 2009

Commentaires
Le dossier intitulé dès la couverture : « Orientalisme, art, histoire ou scandale ? une exposition controversée » semble porter en lui-même le jugement final… pas besoin d’enquêtes ni de débats. Et si c’est justement les trois à la fois…Art ; surement puisque les œuvres de Lehnert ne sont pas dénuées d’un certain souffle artistique. Histoire, forcément car elles ne peuvent se lire qu’à la lumière de la colonisation des sujets photographiés et la biographie du photographe, Scandale ? inévitablement comme pour toute œuvre qui transgresse.
Le Courrier de l’Atlas, comme bon nombre d’historiens, veut absolument faire débuter l’histoire de la photographie dans les pays du Sud de la Méditerranée avec leur occupation par une Puissance européenne (colonisation ou protectorat). Il y a là un non sens, c’est uniquement une coïncidence qui a fait que l’expansion de la photographie (aussi bien là qu’ailleurs) s’est faite parallèlement avec l’hégémonie des pays européens en Afrique et en Asie. La contemporanéité des événements ne veut absolument pas signifier leur causalité. Rappelant que Lehnert était Autrichien et aucun historien sérieux ne pourra l’accuser d’avoir été colonialiste voire raciste !!!
Le dossier (d’instruction) du Courrier de l’Atlas est totalement défavorable à Lehnert. Aucune mention n’a été faite sur la grande qualité de sa photographie – les photos de nus n’étant qu’une mince partie – à part les appréciations de Nicole Canet, gérante de la Galerie Au Bonheur du jour.
D’autre part l’article cite une phrase (hors entretien) tirée d’un livre que j’aurais fait paraitre est pour le moment prématuré. J’ai effectivement rédigé un texte docu-fiction-historique où des descendants d’un modèle faisaient un procès à Lehnert pour droit à l’image. Au cours de ce procès le procureur (faisant son métier) trouve que Lehnert se venge – à sa manière – des orientaux en les mettant à nu. Vienne ne fut-elle pas par deux fois assiégé par les Ottomans ? La Méditerranée ainsi que tout le sud de l’Europe n’étaient-ils pas à la merci des musulmans ? Personnellement je me situe exactement entre les accusations outrancières du procureur et les éloges de l’avocat de la défense.
La dernière phrase de l’article final du dossier, signé Abdelkrim Branine, aurait mieux fait de rester sur l’écran de l’ordinateur du rédacteur en chef que de figurer en guise d’argument indiscutable et définitif sur les photographies controversées de Lehnert : « …des galeristes allemands auraient-ils la possibilités d’exposer à Berlin puis à Paris des photographies de jeunes Françaises dénudées prises pendant l’occupation ? Avoir la seule polémique née l’an dernier lors de l’exposition Les Parisiens sous l’occupation, rien n’est moins sûr… ».
Comment se permet-on de comparer des pays, des époques, des mentalités…et le photographe dans tout cela ?
Encore une fois on fait parler les photos, les historiens, les critiques, les spectateurs mais pas le photographe. Pauvre Lehnert ! Chaque fois qu’il est évoqué, la nuance s’éclipse !!!

Hamideddine Bouali
9 avril 2009

Pour vous faire une idée précise à propos de l’œuvre de Rudolf Lehnert ne manquez pas de visiter le site de mon ami Michel Megnin : http://michel.megnin.free.fr/

A propos de Lehnert vous pouvez consulter mes textes sur ce même blog :
« Lehnert, le retour ». 1 juin 2006
« Administration du visuel » . 31 octobre 2006
« Ce que je pense de l’exposition “L’image révélée” ». 31 octobre 2006
« Une théorie contestable, un fait oublié et une exposition ». 5 novembre 2006
« Amicalement Votre ! ». 2 novembre 2006
« Les miroirs feraient mieux de penser avant de réfléchir une image ». 7 décembre 2006
« La Photographie ne finira pas de parler d’elle ». 31 janvier 2007
« États de la photographie entre le malentendu visuel et la responsabilité du commissaire ».15 janvier 2007

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